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mardi 21 février 2017
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Autre temps, autres moeurs...

 

Autre temps, autres moeurs…même lieu !

Le CPP   Sud-Méditerranée II est installé sur le terrain de l’hôpital Salvator lequel, avec celui de l’hôpital Sainte-Marguerite constituait le domaine de Caravaillan qui a pendant des siècles appartenu à l’abbaye de Saint-Victor [1]

Abbaye de Saint-Victor

Le texte suivant, extrait du cartulaire de l’abbaye [2], relate la façon dont les moines de Saint-Victor ont récupéré vers 1030 ce domaine qui, après avoir appartenu à l’église, était devenu la propriété des comtes de Marseille :

"Au nom du Seigneur Jésus-Christ, notre sauveur, nous voulons que parvienne à la connaissance des hommes présents et à venir ainsi qu’à la science de Dieu qu’une villa appelée Caravaillan avait été offerte de toute antiquité au monastère de Saint-Victor par Sigfred, homme très noble, avec Erleuba son épouse, par des chartes et des témoignages très évidents, en aumône pour le salut de leur âme. Longtemps après, le monastère ayant été détruit, cette villa lui avait été soustraite et était injustement possédée par quelques hommes. Aujourd’hui, avec l’aide de Dieu, de très nobles hommes, à savoir Guilhem et Fouques [3] , son frère, poussés par le zèle de Dieu, agissent pour qu’elle lui soit restituée. C’est pourquoi nous statuons que tout cela soit mis par écrit.

Un certain jour du temps du carême - tandis que ceux qui honorent le nom de chrétien ont l’habitude, en raison de leur religion, non seulement de ne pas commettre d’acte pervers mais d’abandonner le soin des affaires terrestres - ces deux princes [4] résidaient l’un dans la cathédrale de Marseille, l’autre dans le monastère de Saint-Victor : quelques frères du monastère prirent alors la licence de Dieu de leur parler, car il est impossible de les approcher le reste de l’année : ’Cherchons les chartes gardées dans les archives et voyons ce que nous y trouvons au sujet de ces terres saintes aliénées du droit de l’autel par les hommes du siècle et ce qui, avec l’aide de Dieu tout-puissant et les prudents conseils de ces princes peut être restitué au droit de l’autel.’ Ce qui fut fait avec la faveur de Dieu. L’on trouva ainsi une charte ancienne où il est dit que le susdit Sigfred, homme très noble, et son épouse Erleuba avaient donné cette villa au monastère de Saint-Victor pour le salut de leur âme sous le règne de l’empereur Lothaire. On la lut aux princes et à leurs chères épouses, qui louèrent cet homme qui avait accordé un si grand don au monastère, et qui se promirent pour l’amour de Dieu et de Saint-Victor, de juger les usurpateurs avant la prochaine récolte. Le troisième jour avant la fête de Saint-Jean-Baptiste, ces mêmes hommes [5], qui se voulaient alleutiers [6], envoyèrent des fidéjusseurs aux podestats [7] pour qu’ils les défendent après la fête de Saint-Pierre. La réclamation du monastère parut une folie aux usurpateurs qui ne voulurent pas entrer en raison ; après que le délai fût venu en expiration, ils demandèrent encore plus de temps pour préparer leur défense. Ce laps de temps écoulé, ayant remarqué que le jugement de Dieu se retournait contre eux, ils firent marche arrière avec fourberie. Ils prirent une femme de peu qui affirma sous serment qu’ils avaient plus de droits sur la succession de cette terre que le voulaient les avocats de Saint-Vicor ; mais elle eut la main brûlée, ce qui prouva qu’elle était parjure. Ayant changé d’avis, ils promirent de partir après la fête de Saint-Victor. Quand les moines l’entendirent, ils amenèrent à Caravaillan la châsse de Saint-Victor et y restèrent 3 jours et 3 nuits. Mais les usurpateurs ne mirent pas à exécution ce qu’ils avaient promis. Le seigneur evêque de Marseille [8], ayant su que les moines étaient décidés à ne pas revenir en ville et après avoir pris conseil des deux podestats, dans un mouvement de charité se rendit auprès d’eux et leur parla avec douceur : ’Pourquoi, mes frères, restez-vous ici ? mon père et sire Fouques, son frère, m’envoient à vous. Demain à la première heure du jour, ramenez la châsse du martyr dans la maison de Dieu et, dès notre retour, la cause sera entendue’. Ainsi fut fait.

Peu après avoir célébré la nativité de la Vierge [9], les moines allèrent en ville pour interpeller les deux podestats au sujet de cette affaire. Les usurpateurs ayant été convoqués, les moines leur parlèrent durement : ’Ennemis de la vérité, jusq’à quand fatiguerez-vous les serviteurs de Dieu ? Si cette possession est la vôtre par héritage, prouvez-le ! s’il n’en est pas ainsi, rendez-la à l’abbé !’. Certains reconnurent la vérité et leur cédèrent aussitôt la terre. D’autres cependant, endurcis dans leur obstination, s’en retournèrent et donnèrent rendez-vous le lendemain à leurs défenseurs. Le jour venu les moines, après avoir récité mâtines, prirent la châsse de Saint-Victor et s’installèrent au milieu du pré qui est devant la ville, avec deux avocats prêts à défendre la charte. Une grande foule de gens de la ville des deux sexes vinrent s’agenouiller devant la châsse du martyr. Cest alors que le vicomte Guilhem s’adressa aux alleutiers : ’Je vous enjoins de ne plus exaspérer les serviteurs de Dieu que vous souhaitez tromper par votre fourberie, afin de ne pas encourir le courroux de Dieu et être frappés en sa présence !’ De même Stefania, sa femme, et la vicomtesse Odila, femme de son frère, fidèles de Saint-Victor, s’agitaient de mille façons pour montrer que la charte de donation était inattaquable. Le vicomte Fouques, retenu par des affaires urgentes, était absent mais le vicomte Guilhem, son frère, en son propre nom et au nom de l’absent, portait la bannière de Saint-Victor. Bien que furibonds, craignant d’être arrêtés par les podestats et confondus par la force du martyr, ils s’approchèrent tremblotants de la châsse et restituèrent leur alleu. Mais deux d’entre eux, qui semblaient plus sauvages, persistaient à s’y opposer comme des pestiférés. Par peur du ridicule, ils eurent recours au jugement de Dieu. Ils prirent un enfant sur place qu’ils lancèrent dûment ligoté dans une mare. Comme il ne coulait pas, ils s’avouèrent vaincus et rendirent cet alleu qu’ils avaient longtemps gardé par mépris."

Le cruel mépris de la société de l’époque envers l’enfant paraît aujourd’hui bien archaîque et difficile à comprendre ; ce malheureux enfant a été ici utilisé par la société comme un instrument pour régler ses propres affaires, en l’occurence pour éviter à deux adultes d’être ridiculisés.

Le contraste avec l’attention portée actuellement au respect de l’enfant et à sa reconnaissance comme personne et sujet de droit est saisissant ; les précautions qui entourent de nos jours la participation d’un enfant à une recherche biomédicale, et donc l’utilisation de sa personne dans un objectif social, en sont un excellent exemple.


[1] Pour en savoir plus sur l’abbaye de Saint-Victor, consultez :
- le site "Le Moyen-Age par Fabrice Brugalla" d’où est issue l’illustration présentée ici.
- Essai historique et archéologique sur l’abbaye de Saint-Victor-lez-Marseille, par Charles Kothen, P. Chauffard éd., Marseille, 1850, mis en ligne par la Bibliothèque Nationale de France].

[2] Guérard B., éd., Cartulaire de l’abbaye Saint-Victor de Marseille, 2 vol., 1857.

[3] vicomtes de Marseille

[4] Guilhem et Fouques

[5] 21 juin

[6] Un alleu était une propriété acquise par héritage et libre de toute obligation ou redevance

[7] Guilhem et Fouques

[8] Pons II

[9] 8 septembre

 
 
Publié le samedi 17 décembre 2005
Mis à jour le dimanche 20 août 2006

 
 

 
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